Consommer moins et vivre autrement

Être Écologiste C’est Aussi Quitter La Ville

Henri Landes est spécialiste de la politique du climat et enseigne la politique de l’environnement à Sciences Po et HEC. Il est l’auteur du Déni climatique avec Thomas Porcher (2015), de Faites le plein de nature ! avec Fanny Agostini (2018) et de Repeupler les campagnes, paru en juin 2022.

 Dans votre ouvrage Repeupler les campagnes , vous évoquez d’abord un choix personnel: celui d’être parti vivre à la campagne. Pourquoi avez-vous pris cette décision ?

Henri LANDES. – Mon épouse Fanny Agostini et moi-même avons pris la décision de quitter Paris où nous travaillons. Nous l’avons fait pour plusieurs raisons. Pour une question de santé d’abord. Il est plus sain de vivre avec plus d’espaces naturels autour de son habitation, de la biodiversité, des forêts et des prairies. Je trouve que la densité de population dans les agglomérations urbaines est trop élevée, que les infrastructures et les espaces sont saturés. Aujourd’hui en France, 80% de la population vit sur moins d’un cinquième du territoire.

Il est également primordial de repeupler les campagnes et d’organiser un exode urbain pour s’adapter au changement climatique. Il est inéluctable que la température augmente en France et dans le monde. Nous avons déjà augmenté la température moyenne de la planète de plus d’un degré depuis un siècle. D’ici 2050, il est possible que nous augmentions encore d’un degré, voire plus. Nous savons que dans les villes, où il y a plus de béton et moins d’espaces naturels, il fait plus chaud que dans les communes rurales. Lors de canicules, la température peut augmenter de trois à quatre degrés. Il n’y a pas assez d’espaces et de sols naturels pour absorber les chaleurs. Ainsi, non seulement il faut remettre de la pleine terre et végétaliser les villes, mais il faut aussi rééquilibrer la population dans les territoires afin de faciliter l’adaptation à ces événements météorologiques extrêmes.

La deuxième raison est le soutien que nous souhaitons apporter aux agriculteurs, en achetant la majorité de nos produits directement auprès d’eux. Le monde agricole a besoin d’un soutien financier et technique pour faire une transition agro écologique.

Nous rencontrons des agriculteurs qui font de la vente directe ou en circuits courts. Cela nous permet de comprendre leurs produits et leurs modes de travail, et cela, de manière beaucoup plus qualitative. C’est également vrai pour les artisans et les petites entreprises à la campagne.

Il faut absolument différencier les politiques publiques appliquées aux zones urbaines de celles appliquées aux zones rurales.Henri Landes

La troisième raison est l’engagement et la cohérence sur le plan écologique. Quand j’habitais et que je travaillais à Paris, j’étudiais et je coordonnais des projets en faveur de la transition écologique. En revanche, je n’étais pas sur le terrain. Pourtant, c’est surtout sur le terrain que la transition écologique se met en place. Oui, il faut des projets et décisions politiques “à haut niveau”, mais il faut surtout des actions concrètes dans les territoires. Il est nécessaire de produire de la nourriture et de la biodiversité comestible avec des pratiques vertueuses sur le plan écologique, il faut planter des arbres et regénérer de la biodiversité le plus possible, il faut réduire son empreinte écologique dans sa consommation globale, et contribuer à l’autonomie et la sobriété énergétique.

Paradoxalement, une grande partie de l’opinion publique pense que le monde rural est réfractaire à l’écologie. L’utilisation régulière de la voiture est souvent critiquée. Nous pouvons penser à ce qui a mis le feu aux poudres en 2018 et a précipité la colère sociale des «gilets jaunes». Les ruraux polluent-ils plus ?

Dans les campagnes, je retrouve beaucoup plus de savoir-vivre dans la sobriété et dans des pratiques écoresponsables, mais les habitants ne le revendiquent pas. Il faut absolument différencier les politiques publiques appliquées aux zones urbaines de celles appliquées aux zones rurales. L’exemple de la voiture est le plus probant en ce qui concerne cette nécessité de différencier les mesures prises au plus haut niveau de l’État. La voiture individuelle n’a pas vocation à perdurer en ville. Les zones urbaines devraient avoir encore des véhicules dans les années à venir, mais principalement pour certains usages économiques et professionnels précis.

Il est crucial d’organiser les zones urbaines de manière à ce que les transports en commun, la mobilité douce et le vélo prennent le dessus. En revanche, dans les campagnes, il y a bien des innovations à mener en matière de covoiturage et d’autopartage, et il est crucial de redévelopper le train massivement, mais la voiture individuelle est une nécessité sur le court et le moyen terme pour travailler pour la majorité des personnes.

Il est simpliste et pénalisant de se dire qu’une contribution climat-énergie qui impacte les usagers de la voiture individuelle soit appliquée de la même manière dans des villes que dans les campagnes. Je refuse l’idée que nous ne sommes pas assez sophistiqués en matière de traitement de données et d’accompagnement pour ne pas différencier une mesure fiscale entre deux types de territoires.

L’exode rural a aussi eu lieu parce que pendant des décennies les pouvoirs publics, les institutions, les grandes entreprises ont décidé que la ruralité ne représentait plus la modernité.Henri Landes

Par ailleurs, la seule étude sérieuse qui ait établi une méthodologie de comparaison entre les zones urbaines et les zones rurales globales en prenant suffisamment de paramètres en compte se concentre sur des pays scandinaves. Elle est citée dans mon livre. Elle démontre le contraire de ce qui est pensé: l’empreinte écologique des citadins est plus élevée que l’empreinte écologique des ruraux, pour des raisons d’activités de loisir et de consommation.

Ma propre empreinte carbone a diminué de 30 à 40% depuis que je vis à la campagne, parce que ma consommation sur le plan alimentaire, sur le plan des objets, sur le plan du textile, compense largement le fait que je prends aujourd’hui beaucoup plus la voiture que quand je vivais en ville. Ce qui est aussi à noter c’est qu’aujourd’hui nous contribuons avec notre ferme à la régénération de la biodiversité et ainsi à du stockage de carbone. Or, dans les calculateurs carbone, il n’est pas possible d’entrer ces données dans le logiciel.

Il faudrait que plus de personnes, de petites entreprises et de services publics se réinstallent dans les campagnes. Ainsi, dans ma proposition d’organisation sociétale, on pourra faire moins de déplacements dans les campagnes parce que les commerces et les services réémergeront à proximité. La tragédie des campagnes c’est le fait que de nombreuses personnes dans la ruralité prennent la voiture 20 à 30 minutes pour aller faire leurs courses dans des grandes surfaces. Cette organisation du territoire est le mauvais sens de l’histoire sur le plan écologique, social et de la santé.

On parle beaucoup de «fracture française» entre le monde rural et le monde urbain. Qu’est-ce que le malaise français ?

Pendant un siècle, la France a connu un exode rural. Cet exode rural s’est fait pour plusieurs raisons: l’apparition de l’agriculture mécanisée et ainsi le départ pour la ville afin d’y trouver du travail. Il est important de souligner que cette mutation de l’agriculture est le produit d’une responsabilité collective et que les pouvoirs publics, les grandes entreprises et les consommateurs ont accompagné ce changement du monde agricole.

L’exode rural a aussi eu lieu parce que pendant des décennies les pouvoirs publics, les institutions, les grandes entreprises ont décidé que la ruralité ne représentait plus la modernité. Même l’Insee a quasiment retiré les termes «ruralité» et «campagne» dans ses définitions des types de territoires.

La ruralité a été définie pendant des dizaines d’années par l’Insee comme «ce qui n’était pas l’urbain». De surcroît, l’Insee a défini de nombreuses communes rurales, de 2000 à 5000 habitants, comme des «unités urbaines».

Autrement dit, non seulement la mutation économique et les pouvoirs publics ont exprimé que la modernité, le confort, et les emplois étaient en ville, mais ils ont également caractérisé de nombreuses populations et territoires qui étaient historiquement et culturellement ruraux comme des territoires urbains. L’Insee et les pouvoirs publics reviennent maintenant sur cette définition simpliste des territoires, et modifient la définition pour revaloriser les territoires ruraux.

Si nous disons que la ruralité vivante est une priorité, au plus haut niveau de l’État, nous trouverons des solutions pour rectifier ce malaise français.

L’organisation de notre société, centrée sur les villes et la densification urbaine, est arrivée à bout de souffle.Henri Landes

Selon vous, la crise écologique vient aussi d’une mauvaise politique urbaine et d’un discours étatique prônant la densification urbaine. Pourquoi ?

Il est très important de freiner l’étalement urbain.

En revanche, il n’est pas scientifiquement fondé de créer des espaces excessivement denses, sur le plan de la population et des activités économiques, au nom de l’efficacité énergétique notamment. Aujourd’hui, il est urgent de donner les moyens aux populations d’être plus actives pour accélérer la transition écologique: cultiver la terre, planter des arbres, prendre soin des animaux sauvages, participer à des projets qui ont du sens.

L’organisation de notre société, centrée sur les villes et la densification urbaine, est arrivée à bout de souffle. Les grandes villes sont déconnectées des personnes et des espaces qui produisent de la nourriture, qui préservent et qui régénèrent la biodiversité, qui produisent de l’énergie, réparent des machines, des objets et des vêtements de manière artisanale.

Cette déconnexion est très forte dans les centres urbains, même s’il est important de continuer à mener une politique de ville durable. L’un n’empêche pas l’autre. Mais si vous recherchez en ligne tous les instituts et les programmes de recherches sur les villes durables, vous en trouverez des centaines. Recherchez au contraire «écoles ou instituts de la ruralité», «les instituts sur les campagnes durables», vous ne trouverez quasiment rien. Nous considérons aujourd’hui que la recherche sur l’aménagement du territoire rural est l’affaire des écoles d’ingénierie agronome, du ministère de l’Agriculture et de la politique agricole commune.

Ceci est une erreur, il est nécessaire de mener un travail de recherche et de réflexion sur les territoires ruraux dans les instituts d’études politiques, dans les universités sur les sciences sociales, humaines et naturelles, et dans tous les ministères, afin de ne pas maintenir cette déconnexion entre le monde rural et le monde urbain.

Il faut que les institutions, les entreprises et les universités imaginent des antennes dans la ruralité.Henri Landes

Vous préconisez un «exode urbain». Comment pourrait-il s’organiser ?

L’exode urbain doit se faire de manière progressive, et doit être accessible à toutes et tous. Il faut déconstruire les nombreuses idées reçues sur le déménagement vers la campagne, notamment l’idée que cela coûte plus cher de vivre à la campagne. C’est le contraire, c’est à la fois mon expérience et c’est aussi une analyse très simple sur les prix de l’immobilier, en vente et en location, sur les modes de vie qui peuvent être moins onéreuses à la campagne surtout si on met en place un dispositif d’aide et d’incitation.

Il est important d’envisager une contribution financière des entreprises urbaines au service des territoires ruraux, une contribution financière, qui prend en compte le fait que les territoires ruraux apportent de nombreux services aux entreprises et à l’économie urbaine.

La dépollution de l’air, la dépollution des cours d’eau, la production de nourriture, les paysages et les espaces naturels qui servent de tourisme et de lieux de divertissement, sont des atouts dans la ruralité qui doivent être valorisés financièrement. Une deuxième mesure est que les institutions, les entreprises et les universités doivent imaginer des antennes dans la ruralité.

C’est un fait qui est très différent aux États-Unis: de nombreuses universités et beaucoup plus de TPE et de PME se trouvent dans la ruralité américaine, même profonde, et contribuent à une économie locale plus résiliente, plus autonome, et à une plus grande fierté des territoires.

Ce qui est d’autant plus étonnant dans ce contraste entre les États-Unis et la France que je constate, c’est que c’est que les États-Unis n’ont pas la même richesse artisanale, culinaire et culturelle des territoires ruraux français, et pourtant ont une plus grande fierté de ces territoires. L’agriculture est d’ailleurs bien plus intensive aux États-Unis, même si nous avons malheureusement suivi cette tendance dans de nombreux cas. J’en veux pour preuve que même la notion de «terroir» n’existe pas aux États-Unis, c’est un terme qui ne se traduit pas en anglais.

Il y a de nombreuses familles, nombreux jeunes et nombreuses personnes qui vivent en ville et qui n’ont jamais vu la campagne. Une mesure importante serait donc de faire découvrir à des jeunes via des programmes extrascolaires et associatifs et à des familles les territoires ruraux. Je préconise également dans le livre un service agricole, et un service écologique, avec un système similaire de mise en place à celui du service militaire.

Le monde agricole a souffert pendant un siècle et il continue de souffrir.Henri Landes

Ce que je préconise c’est un exode urbain qui s’effectue sur une trentaine d’années, où l’on pourrait imaginer plus d’un tiers, voire la moitié, de la population française dans des communes et des villes rurales d’ici à 2050, ce qui n’est pas du tout un rythme effréné de relocalisation de nos populations et de nos entreprises. C’est également un rééquilibrage de la population qui va dans le sens d’une meilleure santé publique et d’une population plus heureuse. Le travail avec des élus et des institutions dans la ruralité m’a appris la richesse d’opportunités d’emploi et d’entrepreneuriat dans les campagnes. J’ai eu la chance d’échanger avec de nombreux élus tels qu’André Poncet, Isabelle Valentin, Bruno Faure et Olivier Bianchi, qui font face à différentes problématiques de dynamisation du territoire rural ou de territoire urbain entouré de ruralité.

Vous évoquez un autre sujet très important: la multiplication des actes d’intimidation et de violence envers les agriculteurs. Quelles sont les raisons de cette violence ciblée ?

Le monde agricole a souffert pendant un siècle et il continue de souffrir. Nous perdons des milliers de fermes et d’agriculteurs chaque année parce que nous n’avons pas réellement mis en place une stratégie de renouvellement des générations.

Il est primordial de réfléchir rapidement à des mesures pour permettre aux agriculteurs d’être mieux rémunérés, de pouvoir partir en vacances chaque année, et de bénéficier d’une solidarité autant de la part des consommateurs que des entreprises de l’agroalimentaire et de la grande distribution. La grande majorité de la consommation est encore dans la grande distribution.

L’enseignement supérieur et l’éducation devraient privilégier des connaissances sur le monde agricole, notamment dans les écoles de finances et de stratégies et les universités et les instituts d’études politiques, car leurs élèves seront les futurs cadres des entreprises de l’agroalimentaire et de la grande distribution.

Pour réellement respecter les agriculteurs et les soutenir dans la transition écologique, il faut être plus nombreux à cultiver la terre, et aussi être prêt à favoriser les changements dans le système fiscal et notre économie pour que les agriculteurs soient mieux rémunérés pour leur travail.

C’est un très beau métier, si on arrive à faire quelques modifications dans le système économique, nos mentalités, et nos modes de vie, nous pouvons sortir de cette impasse et de cette crise du monde agricole qui nous concerne tous.

Vous souhaitez promouvoir une éducation à la nature. Qu’entendez-vous par là ?

Il est aussi fondamental de savoir produire de la nourriture que de savoir lire, écrire et compter. Autrement dit, il est déjà primordial dans notre éducation et dans l’enseignement supérieur de promouvoir les connaissances pratiques pour produire de la nourriture car nous ne pouvons pas vivre sans se nourrir de produits sains, écologiques et locaux.

J’applique ce principe pour les autres connaissances pratiques, par exemple la production d’énergie, le bricolage, la réparation d’objets, la fabrication de vêtements, etc. Aujourd’hui, ce qui manque dans l’éducation et l’enseignement supérieur, c’est une dimension pratique. Il relève de la culture générale de savoir reconnaître deux arbres entre eux, et pas seulement les marques des grandes entreprises dans l’agroalimentaire.

La culture générale implique aussi de reconnaître les animaux sauvages, les différentes races d’animaux d’élevage et de reconnaître la diversité du vivant. Nous avons de belles initiatives dans l’Éducation nationale, qui fait un travail considérable pour faire évoluer les programmes et favoriser l’éducation à l’environnement et au développement durable.

Enfin, dans l’éducation et l’enseignement supérieur, comme dans tous les secteurs que j’aborde dans mon ouvrage, il est important de favoriser un lien aux territoires ruraux, au savoir-vivre et au savoir-faire qu’on retrouve davantage dans la ruralité, les visites de fermes, les visites de zones riches en biodiversité, surtout pour les programmes scolaires et d’enseignement supérieur qui sont dans les quartiers urbains et dans les grandes villes. C’est ce que nous promouvons dans notre association Landestini avec les programmes pédagogiques tels que la Coupe de France du potager et Champions de l’alimentation durable et de la biodiversité.

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Fondatrice du blog - Solutions Alternatives